26200 Montélimar,
42000 Saint-Etienne,
étudiant en architecture à l’ENSASE
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valentin.ciccarone@st-etienne.archi.fr
Remise en question constante : premier principe que je m’inculque. Bien que démagogique, comme le texte qui suit, je me crée chaque jour une idée de mon « métier » futur pour aller de l’avant (bien qu’elle soit vouée à changer constamment).
Les propos que je tiens ici ne sont pas à jour, même si j’en maintiens le fond ; je serais plus nuancé sur la forme. Ainsi, après chaque paragraphe, vous trouverez des pistes de réflexion et/ou une autocritique.
Dans une partie annexe non présentée ici, je remets en question la grande messe des modèles prémâchés de réflexion en architecture et de leurs modes de représentation très architecturocentrés, sans remise en question permanente. Si je peux paraître orgueilleux, en réalité ce RE me servait surtout de première base d’autocritique sur ce que je produisais ; j’actualise donc cette pensée en permanence.
Est-ce que je critique la séduction visuelle parce qu’elle me dépasse, ou parce qu’elle est réellement nuisible ?
Ma propre esthétique est-elle si éloignée des « effets » que je dénonce ?
« Vous êtes dans une école d’architecture, pas d’architecte » voilà l’une des premières phrases qu’un étudiant à l’ENSASE entend. Aujourd’hui encore, cette phrase résonne en moi. Au début, il m’était difficile de l’appréhender, mais aujourd’hui c’est une phrase fondamentale dans mon état d’esprit, dont mon interprétation ne cesse de s’actualiser. Elle déconstruit nos préjugés sur la fonction de l’architecte, comme outil de la bourgeoisie. C’est une phrase qui fait référence à l’étymologie du mot architecture et ses traités fondateurs comme de Architectura de Vitruve. Un guide d’architecture destiné à Auguste et ses grands travaux, qui nous livre les clefs de l’architecture comme une discipline vaste tournée vers la technique, la spiritualité, la composition, produite par un homme pluridisciplinaire. La pluridisciplinarité est sans doute l’une des choses que les « architectes » ont perdues. Mais au delà même du fait que l’architecture ne se résume pas qu’à la création de bâtis neufs, l’architecte lui « c’est quelqu’un qui fait des maisons ». C’est Socrate qui le dit. Ce n’est pas moi. C’est une définition qui est assez plaisante dans un siècle où les maisons sont mal faites » POUILLON Fernand, Mon ambition, Edition du Linteau, Paris, 2011, p. 14.
La vocation des architectes n’a jamais été aussi floue, sur-cultivé sur les questions d’espace-temps, mais à la fois expert en rien. Je dois dire que personnellement, le titre en lui-même n’est pas si intéressant que ça. Je pense qu’avoir la prétention d’être un bâtisseur soucieux d’architecture est bien plus intéressant. Pour moi être bâtisseur n’a rien avoir avec de l’égo voué à construire un maximum de bâtis neufs à l’international, c’est un état d’esprit. Tel Etienne Louis Boullée, un bâtisseur n’est pas forcément voué à construire abondamment, il peut écrire dessiner, photographier beaucoup. Mais nous devons nous faire violence et affronter la réalité actuelle de la production du bâti et ses dérives normatives. On ne bâtit pas seul, nous travaillons avec les sachant, avec respect et en vivant dans la même réalité qu’eux. Chaque acteur d’un chantier doit pouvoir se l’approprier et en être fier. Je pense que reprendre la maîtrise d’oeuvre du début des missions jusqu’à la fin des chantiers est fondamental pour que nos réflexions papier soient elles-aussi respectées. Seulement avoir la HMNOP ne fait pas automatiquement de nous des bâtisseurs dignes de ce nom.
On pourrait croire que j’idéalise ou romantise la figure du bâtisseur comme un héros une posture naïve que j’assume, mais qui ne doit pas être rejetée sous prétexte que l’expérience personnelle en indiquerait l’impossibilité. Je ne prétends pas incarner le réel : ce serait là un sophisme de supériorité ontologique. Cette posture reste malgré tout une source d’espoir face à l’ambiance négative qui entoure le métier d’architecte, une véritable source d’optimisme, davantage qu’une sacralisation d’un nouveau titre destiné à remplacer celui, déjà existant, d’architecte (comme on pourrait le croire dans cet extrait).
Simplement, aujourd’hui je ne réfute pas, mais je pense que ce modèle gagnerait à être confronté à ses propres conditions d’existence : sociales, légales, collectives. Peut-être ai-je projeté dans cette figure un idéal que j’opposais trop frontalement au réel. Je ne renie pas cet élan, mais je l’interrogerais autrement : être bâtisseur ne signifie pas créer une nouvelle étiquette rassurante, mais accepter de composer avec le réel, dans toute sa rugosité. Le rêve ne suffit pas. Il faut qu’il se frotte à la matière, aux autres, au terrain, aux temporalités multiples de l’acte de bâtir. C’est là que la posture prend forme ou s’effondre.
À travers la pierre, je vois une magnifique posture, pour reprendre le contrôle de la conception architecturale. C’est une approche instructive pour un étudiant en architecture. C’est lorsque j’ai calpiné la pierre, appris les portées, et dessiné le harpage, pour mon projet de logement participatif au Crêt de Roc, que j’ai réalisé la puissance instructive de la démarche en pierre structurelle. Construire en pierre, c’est construire de nouvelle carrière à chaque production. L’étude de la stéréotomie pour réaliser des oeuvres où l’archaïsme et la pensée savante se confondent pour se dépasser et créer une « frugalité heureuse et créative ».
Or si ce nouveau néologisme a l’ambition d’être une réalité populaire, encore faut-il y mettre les moyens. Je ne me leurre pas, il ne s’agit pas de construire tout de la même matière, mais d’employer les matières où bon moment au bon endroit tout en respectant les budgets et les délais... extrait de mon rapport d’étude 2024
Si ce passage peut laisser croire à une fascination, ou à une croyance naïve en la pierre comme réponse, il faut remettre ce moment à sa juste place. Ce que j’ai découvert, ce n’est pas une matière miracle, mais un déplacement. Un moyen d’entrer dans le projet autrement, par le poids, l’assemblage, la lenteur pas pour retrouver une “vérité” tectonique, mais pour en éprouver les contours. Car le mot lui-même, à force d’être convoqué comme garantie de rigueur ou d’ancrage, finit parfois par ne plus dire grand-chose.
Je sais ce que ce rapport à la matière peut avoir de piégeant. La justesse constructive devient vite image, et l’exigence du 1:1 peut masquer d’autres angles morts : politiques, économiques, sociaux. Une matière bien choisie ne fait pas un projet lucide. L’écologie n’est pas une esthétique. Et l’évidence constructive peut elle aussi devenir un raccourci. Oui, je parle ici de construction. Mais je ne cherche pas à m’y enfermer. Je ne prétends pas que la pierre est meilleure, ou que bâtir suffit. Ce serait trop simple. Je n’écris pas ça par relativisme, mais parce que chaque projet est pris dans une trame singulière, un entrelacs de contraintes, d’usages, de récits.
La “réalité”, qu’on agite souvent comme fin de non-recevoir, est aussi une idée piégeuse, un sophisme fonctionnel qu’on ne pense plus. Et pourtant, sans doute est-elle toujours à recontextualiser, toujours à recomposer. Le cas par cas n’est pas un renoncement. C’est une méthode. Ce n’est donc pas la matière que je cherche à défendre ici. C’est ce qu’elle déplace, ce qu’elle oblige à voir autrement. Et ce qu’elle ne dit pas, justement, si on cesse de la questionner.
Enfin, je n’oublie pas que ce rapport malgré ses élans souffre par moments d’un manque évident de rigueur : peu de sources, de citations, ou de références précises. Mais il a été écrit dans un cadre de production contraint, où l’urgence imposait moins le développement que l’efficacité, parfois au prix d’une forme pseudo-pamphlétaire, entre lettre ouverte et papier d’opinion trop vite posé.
Et si ce texte pointe parfois des dérives, c’est aussi pour mieux éclairer le chemin de leur dépassement. Des projets comme « Tutto Passa » viennent le rappeler. J’y esquisse une maison partagée, où la pierre n’est qu’un socle franc, jamais fétichisée, support d’une mémoire locale et d’un dialogue sensible avec le contexte. Sérigraphies, cadres taillés, couleurs douces : autant de gestes précis qui refusent l’austérité comme la prétention, et assument qu’une architecture généreuse peut rester lisible, évolutive, sans ego.Ce projet, comme d’autres, marque une inflexion dans ma pratique : pas une réponse figée, mais un effort pour concilier densité, nuance et
désir. Pour que la pensée critique ne reste pas lettre morte mais devienne matière, surface, trame offerte.
Non pas pour sacraliser une figure ou une matière, mais pour garder le fil, et inscrire dans le réel une volonté d’élaboration constante. Ne plus simplement suivre la profession. Ni la subir. Mais tenter, à mon rythme, de l’exalter.